OUVERTURE DE LA MEDIATHEQUE : LUNDI 15h-18h30 – MARDI 15h-18h30 – MERCREDI 9h-12h et 14h30-18h30 – VENDREDI 15h-18h30 – SAMEDI 9h-12h 

 

TEXTE INTEGRAL DES 23 LETTRES PARUES ENTRE 1966 ET 1969

(version en mode texte)

 

 

 

LETTRE DU JAS N° 1 – 22 octobre 1966

 

L’Amitié que vous portez à nos livres mérite bien que vous sachiez, de temps en temps, comment ils vivent et, parfois, comment ils naissent.

En hommage aux prisonniers de toute espèce, nous avons publié le mois dernier, de l’un d’eux : Lucien Henry, son journal de prison : LES PETITES FENETRES (18 F). C’était un livre privé, pour des hommes de cœur. Kanters dans « Le Figaro littéraire », Weyergans dans « La Croix », Pierre-Henri Simon dans « Le Monde », Chavardès dans « Signes du Temps », la « Sélection des libraires », etc., viennent d’en faire soudain un livre public. Nous avons aussitôt reçu de nombreuses lettres d’inconnus, d’assistantes sociales et d’aumôniers de prison. Et une seule commande d’un seul libraire de province.

Les collectionneurs commencent à rechercher certains titres des « Célébrations ». En effet deux titres épuisés ne seront pas réédités : CELEBRATION DU MIEL, et CELEBRATION DE L’ART MILITAIRE. En même temps que paraissait cette semaine une CELEBRATION DE LA PIPE, par Jean Demeys, psychologue, nous recevions le manuscrit d’une CELEBRATION DE LA POMME, par Franz Hellens, illustrée de dessins inédits de Survage, à paraître début 1967.

Avant la parution du premier article sur LE LIVRE DES BONNES HERBES, 3.000 exemplaires en étaient vendus. Ce succès continue. La librairie d’une petite ville de province en est à son 45ème exemplaire. C’est pourtant un livre sérieux, volumineux (576 pages) et cher (45 F). La réédition sort des presses la semaine prochaine.

Marc Beigbeder. On parlait beaucoup de lui, il y a 15 ans. On va encore en parler bien plus. Philosophe, écrivain, journaliste, petit-fils de pasteur, il est né en 1916, dans le Béarn. Il était de ceux qui, à Lyon, durant l’Occupation nazie, furent ce qu’on a appelé l’Honneur de la France. Peu après la mort de Mounier, il quitte violemment la Revue « Esprit » dont il avait été l’un des principaux animateurs. Après la publication de quelques Essais dont certains sont devenus des classiques (L’Homme-Sartre, chez Bordas – Gide, aux P.U.F.), il fuit Paris. On le retrouve en Tunisie, où il professe et poursuit ses recherches. Il y est toujours. C’est incontestablement l’un de nos meilleurs écrivains. Son esprit brillant, entier et cassant lui ont fait la réputation d’un caractère impossible ; mais par là même ses ennemis sont encore ses amis. On a dit de lui qu’il dépassait le Nouveau Roman, et Teilhard de Chardin. Nous vous donnons l’occasion de le vérifier. Viennent de paraître, hiers soir : Un roman : LES CACAGONS. L’édition originale est reliée et ficelée (22 F). L’édition ordinaire est brochée (12 F). Qu’est-ce qu’un Cacagon ? Un être de l’an 5.000 ? Un de nos troublants ancêtres ? Un habitant de Mars ?... Roman d’anticipation, roman de mœurs, roman érotique, roman policier… c’est tout à la fois.

Un essai  : LE SUR-VIVRE. Celui-ci pourrait bien donner la clé de celui-là. Il paraît dans la collection LE BIEN. Sur-vivre c’est, selon Beigbeder, savoir pourquoi on mange, pourquoi on dort, pourquoi on fait l’amour, pourquoi on vit en société… Et, sachant pourquoi, on saura comment.

Cette rentrée littéraire est très importante, et nous vous en confions le succès.

A paraître en 1967 dans la collection LE BIEN, lancée par LA POTERIE de Daniel de Montmollin : Un essai sur l’art de « faire de la montagne » par René Desmaison, le guide de Chamonix, et un autre sur la danse, par Maurice Béjart.

Si vous avez aimé la CELEBRATION DU SILENCE et si vous n’avez pas partagé l’enthousiasme un peu colossal d’Audiard (Canard enchaîné), de Vialatte (La Montagne) ou de Carmen Tessier (France-Soir), croyez-moi, vous devez logiquement aussi aimer la CELEBRATION DU PETIT POIS. C’est un de ces livres qui n’ont l’air de rien, qui se moquent d’eux-mêmes, mais qui sont des chefs-d’œuvre et qui font plaisir d’être au monde.

Pour vous, au Jas, il fait toujours soleil !

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 2 – 22 novembre 1966

 

En publiant ces mois-ci l’anthologie des poèmes dédiés à la Vierge Marie pendant plus d’un millénaire, de Christine de Pisan à Pierre Emannuel, vous me direz que je ne risque rien. Est-ce ma faute si les poètes catholiques ne sont pas fous ? NOTRE-DAME DES POETES sera un succès de librairie. C’est un livre sage, pur et tendre. 404 pages. 36 F. Dans la reliure, nous avons serti une image ancienne d’Europe centrale, peinte sur verre. Et dès maintenant, sans attendre que notre édition soit épuisée, quelques-uns veulent nous acheter cette jolie petite plaque de verre peint (en sérigraphie, par Malinvaud) plus cher que le prix de l’ouvrage !

L’auteur de cette anthologie, un lorrain comme moi, l’abbé J. Barbier, vient de nous remettre le manuscrit d’une anthologie aussi volumineuse et sans doute plus rare – puisqu’on y retrouvera des écrivains non catholiques - : NOTRE-SEIGNEUR DES POETES. Dans la même présentation, avec une image peinte. A paraître fin 1967.

PARIS-MATCH a annoncé dans ses « Télégrammes » que nous plubliions « le livre de poche de saint François de Sales : LE COMBAT SPIRITUEL, de Lorenzo Scupoli » (édit. Reliée noire et blanche, 22 F). C’est exact. C’est même ce livre de haute mystique qui lui inspira directement son INTRODUCTION A LA VIE DEVOTE (que nous avons rééditée dans l’écriture de l’édition originale, 384 pages, 33 F). Le quatrième Centenaire de la naissance de saint François de Sales (en 1967) auquel restera attaché les travaux du R. P. Lajeunie (notre traducteur) redonnera à ces deux livres une actualité.

Si je suis certain d’obtenir un bon succès avec NOTRE-DAME DES POETES, je ne me fais aucune illusion sur le sort du COMBAT SPIRITUEL. Le premier est au goût du jour comme le concentré de tomate, le Savour Club et le vin en pastille. Le second reste une nourriture directe, entière, peu soucieuse de sociologie, et en un mot trop forte.

« Pourquoi ne publiez-vous pas un COMBAT SPIRITUEL pour nous autres, gens du XXème siècle ? » me reproche un lecteur. Il a raison. Mais qui l’écrira ?

La presse n’a jamais été aussi gentille avec l’un de nos livres. Tous, et très longuement, présentent LE LIVRE DES BONNES HERBES comme un chef-d’œuvre de science naturelle, de médecine populaire, de botanique, de poésie et d’art graphique (je vous rappelle que la tranche en est décorée). Offrez-le pour les fêtes de fin d’année. Vous ne vous tromperez pas.

Puisque vous me dites aimer ça, je vous écrirai encore.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 3 – 22 décembre 1966

 

Comme chaque année, nous avons inventé un petit signe de Noël et d’amitié. Si vous l’avez mangé de bon cœur, je vous recommande le fabricant qui est un ami : JACQUES GUYOT, PANIMIEL, ST-MICHEL-L’OBSERVATOIRE (04). Si vous l’avez accroché à votre mur, continuez la collection : avec les Suisses de Valence et de Romans, et ces personnages qui ont les yeux, les seins et le nombril en relief et que l’on trouve encore dans quelques boulangeries de Genève…

C’est du vrai art populaire. J’aime énormément l’art populaire qui produit des œuvres aussi importantes que les classiques. C’est pourquoi nous attachons ici tant de prix à cette collection où, après LES DICTONS D’OC, LES JURONS, LES BONNES HERBES… nous publierons la semaine prochaine PROVERBES, DICTONS & POESIE POPULAIRE D’ALSACE (368 p., 33 F., reliure relon rouge) réunis et traduits par ILLBERG (dont le pseudonyme connu cache l’un de nos représentants en librairie…). Cet ouvrage est bilingue. On en appréciera le bon sens alsacien en gros sabots, qui a un arrière-goût de jambon fumé et de Riquewihr. Les illustrations ont été tirées de vieilles gravures du XVIIème siècle. Ce livre aura le succès des DICTONS D’OC (qui viennent d’être réédités, 6ème mille) près duquel il faudra le placer. Suivront un jour LES DICTONS BRETONS, LES DICTONS CATALANS, LES DICTONS BASQUES, etc.

LA VIE DU CONCILE (368 p., 33 F., reliure toile violette, sous jaquette illustrée 2 couleurs). Encore un livre sur le Concile !... On se souvient de l’acte un peu fou que fut la publication, en janvier dernier, du monumental JOURNAL DU CONCILE par Henri Fesquet. Ce livre très mal accueilli par la Nonciature apostolique et par l’Episcopat français, et qui nous a déjà valu un procès avec une librairie extrême-droite de Rouen, va paraître en livre de poche aux U.S.A. On en tiendra de plus en plus compte dans les prochaines années, il restera le seul livre essentiel sur le Concile, autant à l’étranger qu’en France. Voici donc une nouvelle contribution à l’étude et à la compréhension du Concile : LA VIE DU CONCILE a en effet été écrite par l’un des 2.550 Pères qui ont fait le Concile. C’est le Concile, vu de l’intérieur. L’auteur, Mgr Norbert Calmels, abbé général des Prémontrés, a l’avantage d’être provençal, ce qui donne à son texte un ton enjoué, parfois malicieux, digne d’Alphonse Daudet et – ce dont quelques bonnes âmes se réjouiront – couvert par l’IMPRIMATUR. J’aimerais publier ensuite : L’OBSERVATEUR DU CONCILE (par un protestant) et LE BALAYEUR DU CONCILE (par un brave laïc de service, à moitié païen comme nous le sommes tous). Mais je n’ai pas encore déniché ces deux derniers auteurs…

Avec LA LAVANDE, LA PIPE et, récemment, LE FUMIER, les « Célébrations » ont fait la conquête d’un nouveau public ; les ventes en flèche depuis deux mois en apportent le témoignage. Voici LE LIT. L’auteur en est Claude Aveline, écrivain de bonne réputation, grand dormeur, grand lecteur, grand voyageur et quelquefois grand malade : il offre ici son expérience de toutes sortes de lits, avec l’espoir d’inciter à moins de réflexions que de rêves. Les lits ne sont pas faits pour la philosophie !

Que, pour vous aussi, et malgré les monstrueuses âneries du cardinal Spellman (pourquoi diable le Vatican n’a-t-il pas accepté sa démission), la bonne année suive !

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 4 – 22 janvier 1967

 

REHABILITATION D’UN GRAND INCOMPRIS titre CARREFOUR, sur 3 colonnes (numéro du 18 janvier). Il s’agit du FUMIER… Appel téléphonique de Mr Emmanuel Clerc, notre représentant en Suisse pour le compte de l’OFFICE DU LIVRE : « S.O.S. nous avons vendu tous nos Fumiers ! »… RHONE-DIFFUSION au même moment nous prévient que cette CELEBRATION DU FUMIER démarre mal en édition reliée, à Lyon, et pas du tout en édition brochée. MARGUERITE DUMAS qui est l’une des plus jolies libraires de France nous annonce que dans sa Librairie d’Apt (Vaucluse), au contraire, se sont les 13/12 exemplaires brochés de la CELEBRATION DU FUMIER qu’elle a tout de suite vendus, l’édition reliée partant par contre plus difficilement. MASPERO (Paris), lui, a tout vendu, et en reveut 150 ex. reliés. Qu’en conclure ? Qu’il est encore plus difficile de bien vendre des livres que de bien les écrire et de bien les fabriquer ! Moins d’un mois donc après sa parution, nous avons placé 4.400 exemplaires de la CELEBRATION DU FUMIER du R. P. Maurice LELONG op. Or la grande Presse ne s’est emparée du sujet que depuis 4 jours. Ce sont donc essentiellement quelques libraires, quelques représentants et quelques lecteurs qui, ayant apprécié ce livre, ont su le faire aimer autour d’eux. Je les en remercie.

Dans la même collection viennent de paraître :

LA CELEBRATION DE LA LAINE par Jean BLANC qui fut réellement, autrefois, berger. Si vous prenez le temps de lire ce petit livre vous aurez envie, comme moi, que Jean Blanc écrive maintenant un gros livre sur l’Art de garder les moutons.

LA CELEBRATION DE LA CHOUETTE , du romancier et poète LOYS MASSON (dont LE NOTAIRE DES NOIRS sortira l’an prochain en Livre de poche), est une confession émouvante, tendre et angoissée. Je n’ai pu retenir quelques larmes, même en relisant les épreuves.

Plusieurs CELEBRATIONS sont épuisées, et ne seront pas rééditées.

Je vous remercie de vos vœux ; eux aussi étaient en forme de cœur. On perd trop vite le souci et le goût de se fêter les uns les autres. Ce ne sont pas pourtant les occasions qui manquent tout au long de l’année.

En voici une ! Le mardi 21 février, à 17 heures, vernissage de l’exposition des « Peintures et Reliefs » 1965-1966, d’ODETTE DUCARRE – qui bâtit si bien tous nos livres – à LA GALERIE DE MESSINE (I, avenue de Messine, Paris 8ème). Je vous y donne à tous, d’une manière ou de l’autre – il y a trente-six manières d’être là – cordialement rendez-vous.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 5 – 22 février 1967

 

Je vous parle toujours de ce qui va, de ce qui avance, de ce qui se fabrique, mais jamais des difficultés. Il y en a. Et elles ne sont pas drôles. Elles ne tiennent pas à notre éloignement de Paris, à notre position en marge des habitudes, à notre production qui essaie d’être toujours jeune et vraie, à nos moyens financiers fort modestes… mais à l’environnement. Quand nous avons pris possession du Jas, il y aura 5 ans à Pâques, nous faisions confiance aux 5 familles qui restaient, aux promesses du maire et des proches propriétaires. Par décision du Conseil municipal (pour vous donner un exemple), il nous avait été attribué la moitié du débit d’une source communale inutilisée. Nous étions encore à Paris. Il était impossible de faire quoi que ce soit si nous n’avions l’eau. L’adduction fut faite à nos frais (800 mètres). L’été dernier, le maire et son fils nous l’ont détruite à coups de pioche. Quand nous avons voulu la rétablir, le maire m’a menacé de mort. Il se dit dans son droit : il n’y a à la mairie (dont la porte est fermée par une pierre) et dont les anciennes archives sont la proie des rats, aucune trace de la délibération, ni d’aucune autre d’ailleurs. La Préfecture – qui était au courant – ne l’a jamais réclamée non plus. C’est un exemple d’une mentalité que l’on retrouve bien dans les romans de Giono : la malfaisance. Chemins coupés, champs des voisins envahis par les bêtes, arbres massacrés, téléphone arraché, chantage, etc. C’est quotidien ; cela dure depuis plus de cent ans ; et Lurs (affaire Dominici) est à 5 km. Nous sommes adoptés ; ils nous traitent comme ils se traitent entre eux.

Mais nous ne sommes pas venus ici pour ça. Et devant cette insalubrité sociale, communale, morale, nous avons décidé de changer de rue.

Vendre les 10 maisons du Jas, vendre les maisons reconstruites par les employés et les amis qui ont décidé de partir aussi ; retrouver un très vaste terrain à l’abandon (800 hectares) ; construire et reconstruire. C’est accablant, c’est insensé, mais c’est l’avenir.

L’avenir : nos nouvelles parutions – Le Privilège d’Etre du peintre Georges Mathieu (livre triangulaire, doré sur tranches, fermé par un cabochon de cuivre) (48 F.) : essai, journal, divertissement ; il aura la vedette à l’exposition de Montréal qui le présente comme le livre le plus parisien. – Le Bien-Manger, par François Cali (15 F.) est un art de se mettre à table, de trinquer et de partager son pain.

Je partage avec vous (voir premières lignes).

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 6 – 22 avril 1967

 

Si vous ne l’êtes pas, c’est pour que vous le deveniez. Si vous l’êtes trop, c’est pour que vous ne le soyez plus. Voilà les intentions qui ont dicté la rédaction (avec l’aide de chercheurs, de documentalistes, de savants du C.N.R.S.) et la publication de notre DICTIONNAIRE DES SUPERSTITIONS (248 pages, 19 F.).

Il replace dans l’actualité (plusieurs émissions Radio à son sujet) LE LIVRE DES CONJURATIONS & SORTILEGES (36 F.) dont la reliure noire porte un redoutable petit miroir.

Et c’est vrai. J’ai distribué, pour son lancement, 2.200 exemplaires gratuits du DICTIONNAIRE DES SUPERSTITIONS, il y a deux jours, à la Librairie du Parchemin d’Antan, à Paris. Ce n’est pas un mauvais calcul. Cela correspond aux frais des placards publicitaires dans les journaux pour le lancement d’un ouvrage de moyenne importance. Et, au moins, ai-je fait plaisir à quelques-uns, et me suis-je fait plaisir… En même temps, la parution du DICTIONNAIRE DES SUPERSTITIONS a été largement saluée par la Presse, la Radio (30 minutes à « Madame Inter ») et la Télévision. Une enquête immédiate auprès des premiers lecteurs révélait que personne n’était superstitieux… Quelques questions, et la superstition la plus bête éclatait alors, magnifique, dans la vie de l’interviewé. Faites-en vous-même l’expérience…

Chaque exemplaire contient une petite pierre-à-tonnerre qui protège de la foudre. Nous ne la remplacerons pas. Vous trouverez l’adresse du fournisseur dans l’achevé d’imprimer. Mais interrogez aussi les vieux paysans, ils savent où on en trouve encore, moins loin de chez vous.

CELEBRATION DE LA POMME (reliure verte, 7,50 F.). Franz Hellens l’a écrite, Survage l’a dessinée. Et les amateurs de Belles Lettres et de Beaux Arts la mangeront.

CELEBRATION DES FOURMIS (reliure rouge, 7,50 F.). Est-ce une satire de notre société ? Est-ce un livre érotique ? N’est-ce qu’un cri de désespoir masqué d’humour ?... A vous d’en juger. L’auteur est difficile. Il s’agit du philosophe protestant Marc Beigbeder (avez-vous lu enfin son SUR-VIVRE ? Je vous en prie).

152 inconnus nous ont écrit à la suite de l’article remarqué d’AIME MICHEL, dans PLANETE, nous réclamant le SUR-VIVRE DE BEIGBEDER qu’ils ne trouvaient pas en librairie…

Je ne puis encore répondre à tous ceux qui compatissent si amicalement à nos déboires locaux. Ce n’était qu’un fait divers. C’est devenu une affaire exemplaire. Cela est en train de virer à l’histoire politique. C’est idiot, et moi je vous jure que c’est tellement plus simple, plus triste, plus irrémédiable. Je plains le voisin OAS qui fait le malin en coulisses et je mets les journalistes à la porte en les priant de revenir dans un an quand nous ne serons plus là : il y règnera toujours ce climat de malfaisance qui m’est devenu, après 5 ans de patiences et d’espoirs, insupportable.

Cette année, il n’y aura pas de printemps.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 7 – 22 mai 1967

 

Ce matin, à 6 heures, deux silhouettes avançaient à pas menus entre le soleil et les fenêtres de mon bureau qui donnent à l’Est. Je travaillais dans cette paix incomparable des premières heures. C’étaient deux jeunes amoureux, récemment mariés, qui aiment nos livres et qui venaient respirer nos pierres, sans nous déranger. Ils avaient fait 200 km. Ils assistèrent à la messe célébrée dans la petite chapelle voûtée par le Père Lelong qui est venu au Jas commencer « Le Bien-Croire ». Ils petit-déjeunèrent avec nous à la confiture de gratte-cul (celle que je préfère), et s’en allèrent discrètement en déposant 3 bouteilles de leurs vignobles sur le seuil.

La veille, c’était le Docteur Florence qui, arrivant de Tripoli, faisait le détour. Quelques jours plus tôt, Matthieu Bessi, médecin lui aussi, au Maroc, arrivait comme un Roi Mage, avec des cadeaux pour Maryse, et Anne-Marie. Peu après, les Payen, potiers à Gordes (le Maire de Gordes nous a proposé une centaine d’hectares pour que nous nous installions dans sa commune). Jean Payen a fait les Beaux-Arts avec Odette Ducarre. Nous n’étions pas là ; nous visitions un terrain fabuleux (mais malheureusement trop morcelé) dans les Alpilles. Vendredi, Agnès Varda (avec qui, jadis, j’avais réalisé un Chemin de Croix pour l’église de Fossé, dans les Ardennes, où il n’est plus ; on peut le voir et s’en servir chez les Dominicains de Nancy) et son mari Jacques Demy. La veille, Hélène Martin nous faisait la surprise de venir chanter la Ballade de Bessie Smith (Disques Mouloudji), l’un des poèmes de Benedetto que nous publions dans quelques jours. Demain, Suzanne Walter, qui a travaillé aux Conjurations, aux Jurons. Elle nous apportait les documents pour les deux volumes « L’Eglise Régulière », « Les Eglises des monts », que nous publierons à la rentrée.

C’est la vie. Je puis vous assurer que nous vivons, que nous n’arrêtons pas de vivre. Merci à tous ceux qui s’en inquiètent.

D’ici la prochaine lettre, plusieurs livres auront été mis en vente. Je crois en l’été. C’est idiot de ne plus publier de livres importants parce qu’il fait beau. Les éditeurs prétendent ça. Ce seront donc des livres importants, je crois que c’est leur bon moment. URGENT CRIER, poèmes de BENEDETTO, sous une couverture-relief de PONS (18 F.). LE LIVRE DES CONFITURES & DES CONFISERIES, avec 33 dessins à colorier de CELESTINE DABLAN, relié en cuivre (33 F.). LES FONDATIONS SONT EBRANLEES de PAUL TILLICH (22 F.). La CELEBRATION DU CHEVAL par le GENERAL ANGENOT, avec 114 dessins de l’auteur (11 F.). Une collection de livres de main : LES O, sera lancée dans quelques jours avec : LES MOTS DE MAO ; LES FETES A SOUHAITER ; LES JURONS ET LES GROS MOTS ; SECRETS D’AMOUR ; PENSE-BETE (96 p. 2,92 F.). Après cela, je voudrais bien pouvoir partir 15 jours en vacances… Comme vous.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 8 – 22 juin 1967

 

Pendant que Marguerite Dumas, la jolie, pétulante, acide, directe et définitive libraire d’Apt (Vaucluse) ouvrait le paquet de 6 ex. du livre URGENT CRIER dont je venais moi-même de lui déposer l’office, elle en vendait immédiatement 2 exemplaires. Sans lanterner, elle m’en commandait ferme 20 exemplaires. Voici ce que j’appelle un vrai libraire. Il n’attend pas le client, il le fait.

Quelle différence avec tous ceux qui commandent LE LIVRE DES BONNES HERBES par un exemplaire, parce que 10 clients sont venus leur réclamer à la suite de la très belle émission de CLAUDE SANTELLI : LIVRE MON AMI, où l’on vit Claude Santelli et notre auteur Pierre Lieutaghi s’entendre si bien que leur dialogue semblait ne pouvoir jamais finir. Marguerite Dumas – encore elle – n’est pas loin de son centième exemplaire. Mais, par contre, quand elle n’aime pas un livre, elle ne le vend pas ! Ce que j’aime ça, cette manière de vivre.

Qu’est-ce qui fait le succès immédiat d’URGENT CRIER (même expérience à La Touriale, à Marseille) ? La violence de ces poèmes de Benedetto, une violence juste et populaire, au milieu de la poésie de nos châtrés contemporains ? L’admirable relief inventé par Louis Pons pour ce livre qu’il aime ?

Qu’est-ce qui fait le succès immédiat de la CELEBRATION DU CHEVAL par le Général Angenot ? Les 114 dessins à la plume de l’auteur qui accompagnent sa complète description du bon usage du cheval ou, tout simplement, ce goût que les Français ont pris de l’équitation depuis qu’un des leurs, à Tokyo, s’y est montré superbe ? Mon fils François le distribue de bon cœur à ses amis.

Il ne leur distribue pas TILLICH. C’est dommage. L’inconnaissance de TILLICH, en France, est une énigme, ou seulement une coïncidence. Il n’y est connu que par des citations. L’œuvre de ce philosophe et théologien protestant, très diffusée dans les pays de langues anglaise et germanique (nombreuses éditions de poche) est une de celles qui ont le plus influencé la réflexion religieuse contemporaine, comme on peut s’en rendre compte en lisant le célèbre essai de J. A. T. ROBINSON : « Honest to God » (Dieu sans Dieu). Nous serons donc les premiers à lui ouvrir la porte en publiant aujourd’hui LES FONDATIONS SONT EBRANLEES. Nous y avons apporté tant de passion que d’autres éditeurs s’en sont inquiétés et ont acheté les droits sous notre nez. PLANETE, entre autres, publiera 4 livres de TILLICH l’an prochain ! Le nôtre restera le premier.

Il n’y aura pas de vacances réussies sans O cette année. Mais avez-vous vu enfin nos O ?

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 9 – 22 août 1967

 

Comme si sous la marmite le feu ronflait subitement trop fort, n’avez-vous pas, vous aussi, parfois, cette impression, et que c’est général et que ça ne concerne pas seulement nos petites histoires personnelles… Comme si l’Etoile était déréglée…

L’un de nos premiers auteurs et amis, Raymond Gid, est tombé d’une échelle. A moitié paralysé. Greffe osseuse. Nous attendons.

Deux jours après nous avoir signé son contrat pour L’AVENTURE SACREE DES CELTES (étude de la religion restée très mystérieuse des Celtes, fruit de 20 années de recherches sur des dizaines de milliers de monnaies et de médailles), Lancelot Lengyel est mort.

Mireille Pacchioni est morte mercredi dernier. Elle est tombée d’un train. Elle m’avait envoyé un manuscrit très extraordinaire : Célébration de la Main. Ce texte était si bouleversant et superbement écrit, que je lui avais demandé d’y apporter une suite, d’en faire un grand livre qu’elle n’aura pas eu le temps d’achever…

Nous avions trouvé à Lambesc, entre Lubéron, Alpilles et Aix-en-Provence, un plateau très sauvage où nous avions décidé de réimplanter nos éditions. La promesse de vente était signée. La commune nous accueillait avec beaucoup de sympathie active. Un incendie vient de ravager les pins, les romarins, et tous les bois de la commune qui allaient protéger notre solitude et notre travail. L’incendie a commencé dans le Vallon de Maurel. Un campeur imprudent. Il ne reste du rêve de Lambesc que quelques branches noircies et des pierres éclatées.

Je suis un peu sonné. J’attends les pluies, pour reprendre vie.

Bonnes nouvelles ? Mauvaises nouvelles ? Allez savoir. Nous ne connaissons pas le bout de notre histoire.

Les éditions continuent à bondir en avant. D’où réorganisation urgente (locaux, et personnel) pour bien faire ce que nous avons à faire.

L’expérience de lancer des livres importants, dans l’été, a réussi. Avant la fin septembre les éditions du LIVRE DES CONFITURES, et des poèmes de BENEDETTO : URGENT CRIER, seront épuisées. La troisième réédition du LIVRE DES BONNES HERBES est sous presse. TILLICH (Les Fondations sont ébranlées) démarre raisonnablement. La CELEBRATION DU CHEVAL cavale. LES SECRETS D’AMOUR (collection LES O) sont épuisés. 6 nouveaux O paraissent cette semaine. Leur présentation est beaucoup plus soignée (LES MOTS DE PICASSO, O DE SAINT-TROPEZ, 32 PIERRES PRECIEUSES par Loys Masson, 365 FROMAGES par Pierre Androuët, SECRETS DE REBOUTEUX par Suzanne Walter,etc.). Après FELTRINELLI qui édite les O en langue italienne, ROWOHLT envisage leur édition en langue allemande. Les éditions italienne, américaine et espagnole de l’énorme JOURNAL DU CONCILE d’HENRI FESQUET viennent de paraître. La pérennité de ce document s’impose de plus en plus. En fabrication : 19 nouveaux livres.

Je vous jure que les morts sont vivants.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 10 – 22 octobre 1967

 

L’amour d’Aragon, les ambitions de Malraux, les bavardages de la fille de Staline, la mort mystérieuse de « Che » Guévara… ont fichu la rentrée littéraire par terre. Le monde moderne est bien à la merci de l’actualité. Là-dessus, on se sent tous devenir des Aragon, des Malraux, et des « Che » Guévara. Régis Debray en est un magnifique exemple. N’est-ce pas ? Dans ces conditions faut-il réellement plaindre les autres écrivains qui s’amènent avec leur dernier roman (parce qu’ils n’ont que ça) et qui se lamentent parce que l’Aragon et le Malraux étant chers, le leur démarre mal ?...

Les « O » démarrent bien. Vous me direz : « Ce ne sont pas des livres » ; vous me direz : « Ce n’est pas de la littérature ». Je vous laisse dire ; on en reparlera. Si cela ne dépendait que de moi, sur les 6 « O » que je publie tous les mois, il y aurait 2 pamphlets. Mais est-ce de ma faute s’il n’y a plus de Bernanos ?...

Les premiers « O » (en août) ont été tirés à 36.000 exemplaires. En septembre : 60.000. En octobre : 90.000. Nous n’avons pas le temps de rééditer les premiers titres qui sont épuisés (cela fera la joie des collectionneurs). Voici les derniers parus : LES MOTS DE LE CORBUSIERLES FETES A SOUHAITER (2 tomes) – HISTOIRES DE FOUS71 TISANESLES MOTS D’AMOUR (Lui à Elle).

Dans les 6 « O » de novembre, sans que nous le voulions, l’un est d’une actualité parfaite : LES MOTS DE « CHE » GUEVARA (par Alain Benoît, qui en revient).

Après LA POTERIE (épuisé), et LE SUR-VIVRE de Marc BEIGBEDER (ce livre qui, a-t-on dit, peut changer une vie), dans la même collection, cette semaine : BIEN CROIRE. C’est un important essai (258 pages, 14 x 14,5 cm, reliure lin, 22 F.), à méditations rompues sur les conditions de la Foi (chrétienne) dans le monde moderne. Depuis des années, je demandais au PERE LELONG de nous écrire ce livre qui appartient non seulement aux expériences mais aux racines de ses sermons, de ses voyages et de sa vie hardie et courageuse. On y retrouvera – conversations, constatations – des prolongements à son fameux voyage en Russie et en Chine : « Il est dangereux de se pencher au dehors » publié l’an dernier par Laffont.

HELENE MARTIN chante la BALLADE DE BESSIE SMITH (extrait d’URGENT CRIER, de BENEDETTO).

JEAN-MARC LEUWEN est venu tourner au jas pendant 11 jours, avec ses techniciens, et les producteurs : Fabienne Strouvé et Anne-Marie Séguéla, pour le compte de la T.V. française. Première émission couleur de la série « Mieux habiter en 1968 ».

Nous venons d’acheter à Rainbird les droits du LIVRE DES SOUPES (200 soupes du monde entier) par ROBIN HOWE, qui paraîtra le mois prochain.

RENDEZ-VOUS avec ODETTE DUCARRE, le 4 novembre à partir de 17 heures à la Galerie La gravure (Pierre Cailler), 10 avenue des Deux-Ponts (quartier Château-Sec) à Lausanne, où elle exposera ses récentes « Toiles d’Araignée ».

Ma santé, ma santé… Oui, ça va maintenant, je vous remercie.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 11 – 22 novembre 1967

 

Dites-moi donc ce que vous pensez de cette campagne publicitaire que nous accrochons dans quelques journaux (Le Monde, Le Nouvel Observateur, Témoignage chrétien, le Figaro, etc.). Rompant avec la tradition de la publicité littéraire française qui est toujours sérieuse, collet monté, constipée, noble, bien faite et méprisant l’art – le plus neuf et le plus actuel, avec celui de l’architecture – de la publicité, nous avons voulu signaler nos livres, comme le feraient des enfants quand ils dessinent sur les murs. Il s’agit seulement de graffitis. Mais quel malin plaisir de faire des gribouillis dans les journaux ! Cela m’amuse beaucoup…

Reçu les 30 premières pages du nouveau roman d’ANDRE DE RICHAUD : LA NUIT DE CARPENTRAS. Mais oui, comme vous, je n’y croyais plus. On ne fait jamais assez confiance…

Paru : CELEBRATION DE LA MER. Son lyrisme est celui du sable et de la falaise gagnés, pris et aimés par la vague et le sel. Le style de FRANCOIS SOLESMES lui est très personnel, et apparaît de plus en plus glorieux, précis, pur et sensible à l’infini. Comme une prière qui ne saurait pas qu’elle est une prière. Relisez ensuite sa CELEBRATION DU CORPS.

Paru : PALILALIE. C’est une maladie de mots, c’est aussi le premier roman de FRANCOIS CHEMIN. Jeune homme très secret, peu bavard, saisi d’angoisse et d’émerveillement devant tout le monde. Histoire d’un premier amour raconté, éprouvé, contourné, vérifié… Laissez vous prendre aux mots.

Des graffitis de presse (voir plus haut), nous tirons chaque fois une affiche (50/37 cm), numérotée, pour les vitrines des libraires (et les collectionneurs). Nous les réclamer.

Sous presse (parution 10 décembre) : LE LIVRE DES SOUPES (420 pages) – LE LIVRE DES CONFITURES (réédition) – LE LIVRE DES BONNES HERBES (réédition) – LES SERMONS DE PAGNOL présentés par Mgr Calmels.

« Sur les quelques 20 libraires que j’ai visités depuis l’annonce de votre diffusion exclusive par WEBER, la réaction est généralement enthousiaste… » nous écrit Monsieur J. Pesquet-Flork qui présente nos livres aux libraires de l’Ouest. Oui, tout en rendant un amical hommage, au passage, à Maspéro, Diffedit, Rhône-Diffusion et Ubac qui se partagèrent nos rapports avec les libraires de France pendant quelques années, nous sommes heureux de vous annoncer ce mariage. Certains parlent du mariage du sérieux et de la fantaisie, et s’en réjouissent pour tous les deux.

Eliane – qui vient tous les matins de Saint-Etienne-les-Orgues à travers l’automne – m’a apporté un énorme panier de plaqueminiers, qu’on appelle le plus souvent des kakis. Ils vont du citron à l’orange, et dansent au milieu des derniers « O », devant moi, sur l’énorme meule à huile de mon bureau, dans le soleil – rouge le matin, blanc le soir, - pendant que je vous écris. J’aime ces choses.

Je ne vous dis pas tout.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 12 – 22 décembre 1967

 

Comme si notre attachée de presse – MICHELINE AMAR – était dans la manche du bon Dieu, c’est hier que l’Académie française remettait à l’un de nos illustres auteurs : Mgr Norbert Calmels, Abbé général des Prémontrés, le Prix du Cardinal Grente, pour son livre « LA VIE DU CONCILE » (qu’estime particulièrement Jean Guitton) (édité en 1967, 33 F.), à quelques jours près de la parution bien inattendue des « SERMONS DE MARCEL PAGNOL » (18 F.), préfacés et annotés avec un joli humour par notre prélat. Pagnol, comme Camus, Bernanos, Zola… dès qu’il peut planter un curé dans ses œuvres (ici théâtre et cinéma) te lui fiche un de ces sermons qu’on ferait vingt kilomètres à pied pour venir l’entendre… Obsession d’enseigner ? de parler à tout le monde ? d’être un peu comme Dieu ? Nostalgie de saints curés ?...

Comparez les SERMONS DE MARCEL PAGNOL, avec l’un de nos premiers livres : LES SERMONS DU PAUVRE CURE D’ARS (imprimé sur mauvais papier d’emballage, 30ème mille, 18 F.). C’est la même franchise, le même bon sens. Certes, il y a des différences : l’un écrit mieux que l’autre, l’un est plus savant, l’autre plus éclairé. Mais tous deux, quels gaillards !

Une nouvelle collection : « Les Eglises de tous les jours ». Reliure toile rouge, papier hostie incrusté sur le premier plat. Le format en trapèze, inhabituel certes, trouvera facilement sa place dans les rayons. Ce format souligne l’objet et l’esprit de cette collection. Qu’est-ce que cet habitat nommé église ? Son usage, sa situation commandent son architecture. Il y aura donc place dans ces volumes, - destinés aux architectes, aux curés desservants, aux fidèles usagers, aux touristes, - autant pour l’architecture, que pour la liturgie, la géographie que pour la sociologie, la vie qu’on menait hier que pour celle qu’on doit mener aujourd’hui… Chaque essai (illustré de plans, de photographies, etc.) sera confié à un spécialiste. Viennent de paraître : 1° LES EGLISES DES MONTS par Jean Biès (auteur d’un excellent « Mont Athos » chez Albin Michel, et d’un « René Daumal », plus récemment, chez Seghers) ; - 2° L’EGLISE REGULIERE par François Cali (réputé pour ses « grands livres », dont l’un eut le « Prix Nadar », publiés chez Arthaud) (chaque volume, 28 F.).

Parution de l’ « O T.V. » par Jean-Pierre Dubois-Dumée. Le premier tirage (10.000 ex.) est épuisé. Réimpression, 1er février.

T.V. 1ère Chaîne : Samedi 16, « Vitrine du libraire », Jean Prasteau interroge Lucien Henry (dit Lulu) sur LE LIVRE DES CONFITURES & DES CONFISERIES ; - Dimanche 17, le R.P. Dagonnet présente le nouveau livre du Père Lelong : BIEN CROIRE ; - Lundi 18, « Livre mon ami », Claude Santelli et le Père Lelong dialoguent à propos du BIEN CROIRE.

Mardi 19. La librairie La Touriale, à Marseille, fêtait les amis-lecteurs de nos éditions, dans un fantastique décor d’aluminium, réalisé par Odette Ducarre, avec Roger Eyraud et Gaby Martin. 5 cm de confettis tapissaient le sol. Un feu rouge intermittent attirait l’attention sur un immense portrait du « Che », muni d’un distributeur permanent de « O » (« Les Mots de Che Guevara », par Alain Benoît, 3 F.). L’exposition se prolongera jusqu’au 31 janvier.

Ce n’est pas encore Noël, et c’est déjà Noël. Allez comprendre les hommes ! Ils ne savent pas ce qu’ils veulent. Ils sont, pour Dieu, comme des enfants.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 13 – 23 janvier 1968

 

Hier, 22 janvier, j’étais à Paris. Nous y avions convié quelques personnes à souper d’un bol de soupe. Au Kitchen Bazaar (11, avenue du Maine) qui n’est pas une librairie au sens où on l’entend depuis 150 ans. C’est seulement une boutique nette, vaste et jeune, où tout ce qui concerne la cuisine, en 1968, est mis en valeur. Les soupes (il y en avait 3, salées et sucrée) sortaient des cuisines du « Petit Pavé ». L’hôtesse des lieux, Madame George Gruber (la femme du peintre), sa fille et Micheline Amar nous aidèrent à accueillir quelques centaines d’amis et de curieux – du moins ceux qui purent approcher du buffet à temps, –  avalèrent (le mot n’est pas grossier, c’est même la traduction littérale du mot « soupe » en langue allemande) 87 litres de soupe. Pourquoi ce repas debout, à la bonne franquette ? Parce que c’était un jour d’hiver. Parce que je préfère la soupe aux apéritifs. Parce que j’aimerais qu’on m’en fasse autant. Parce qu’enfin, le jour même, nous publiions LE LIVRE DES SOUPES (420 pages, 34 F., livre rond de 17,5 cm de diamètre, comme une écuelle, relié sous toile cirée blanche, tenu par deux boulons d’aluminium). L’auteur, ROBIN HOWE, une anglaise, très anglaise, était là. Sa traductrice, Michelle Grandin, l’assistait en robe bleue. Odette Ducarre arriva en retard en robe rouge. J’étais à l’heure, mais je n’ai vu personne. Pardonnez-m’en. J’ai embrassé quelques amies (jadis, à la messe, j’embrassais tout le monde), échangé quelques mots, perdu un contrat, 2 lettres, un livre que j’ai eu très peu de temps à la main, quand je répondais à quelqu’un c’était aussitôt un autre qui était à côté de moi. Soudain, Lupasco. Venu pour me dire qu’il trouvait nos livres formidables alors que si quelque chose est vraiment formidable, c’est sa pensée, sa manière de penser. Nous avons aussitôt décidé de faire des livres ensemble (si Christian Bourgois qui le tient sous contrat nous en donne la permission). Dans ce tohu-bohu de sympathies (soudain, André Thisy, le Préfet des Basses-Alpes) où j’ai dû décevoir quelques amis qui ont cru que je ne les reconnaissais pas et que je n’ai jamais pu, physiquement, approcher, quelques livres sont nés. L’un se fera avec Camille Bryen, un autre avec André François. Un autre… J’aime que tous nos livres naissent comme ça, par goût et par plaisir. C’est ensuite, et non avant, qu’on y applique le commerce. Je vous expliquerai, un autre jour…

La veille, nous avions passé la journée dans le soleil (déjeuner dehors), avec nos trois enfants, François, Marie et Eve, sur les hauts plateaux sauvages de Vauvenargues. Thym, lavande, sarriette et romarin. Altitude 500 à 700 mètres. Ancien repaire et relais des Templiers, puis des maquisards. Chênes, chênes-verts et pins. Quelques pâquerettes, de la mousse, des pierres. Tout de suite, deux rouges-gorges. Au midi, la Sainte-Victoire. Je vous dis cela en confidence. A moins d’un tremblement de terre ou d’un incendie, c’est là-haut que nous reconstruirons nos lieux de travail et de vie. Et je rêve déjà d’y planter l’an prochain quelques tentes, et de vous y convier pour fêter la Saint Bonaventure.

Nous publions cette semaine le premier manuscrit d’un très jeune auteur de 18 ans, beau comme tous les écrivains qui sont devenus célèbres, de cette beauté indéfinissable des grands caractères : JEAN CHRISTOPHE BAILLY. CELEBRATION DE LA BOULE : c’est une pensée qui s’exprime parfaitement, qui est cultivée, qui ne s’effarouche pas elle-même sans jamais pour autant être immodeste. Livre, pour prendre date. Moi, j’aime.

Et parce que De Gaulle oui ou De Gaulle non on est drôlement français, faut que je vous dise que notre LIVRE DES SOUPES (qui souligne que la soupe est un art de France) paraît ici un mois avant l’édition originale anglaise qui ne sera pourtant que rectangulaire. Merci à la traductrice, à nos imprimeurs et à nos relieurs.

Chers amis, vous me devez une soupe !...

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 14 – 22 mars 1968

 

Merci.

Le mois de février, comme chaque année, a été bête. Il a commencé par se traîner. Il ne se passait jamais rien. Il avait la gueule de bois. Et puis, tout à coup, il s’est mis à vouloir arriver avant la fin, mettant les fabrications, les échéances, les facturations, les rendez-vous, l’actualité en retard. C’est pourquoi je ne vous ai pas écrit. J’avais pourtant des choses à vous dire.

Le 15 février, nous avons « soupé » dans la cave aux livres de la Librairie Makaire, à Aix-en-Provence, pour fêter LE LIVRE DES SOUPES (34 F.). Il y avait une fameuse soupe de circonstance aux poissons, et beaucoup de monde. On n’y a pas trop volé de bouquins. Depuis, une jolie colonne de LIVRES DES SOUPES est dressée sur le comptoir. Vente : 3 exemplaires par jour.

L’Osservatore Romano a consacré une demi-page aux SERMONS DE MARCEL PAGNOL et La Croix 3 colonnes sous la signature de Louis Chaigne. Radio-Vatican a demandé à Mgr Calmels de présenter l’ouvrage. Ecclesia en a reproduit quelques pages. Les catholiques qui se méfiaient un peu de cet anticlérical de Pagnol en font tout à coup un Père de l’Eglise. C’est un succès, pour nous, sur les deux tableaux. Ce qui a préparé le succès de tels livres, c’est bien le Concile. Nous avions publié LE JOURNAL DU CONCILE qui eut le mérite de tout dire. Du même auteur (Henri Fesquet, du « Monde »), nous venons de publier LE JOURNAL DU PREMIER SYNODE CATHOLIQUE (26 F.). Mêmes mérites. L’index est commun aux deux volumes (il nous avait souvent été réclamé) qui deviendront indispensables aux bonnes bibliothèques. Vu de l’intérieur, le Concile avait été défini avec beaucoup de finesse et un brin d’humour épiscopal, par Mgr Calmels dans sa VIE DU CONCILE. Du même auteur, nous publions sous le titre CONCILE ET VIES CONSACREES (28 F.) tous les textes et 30 interventions donnant la position nouvelle de l’Eglise sur la vie religieuse. Documents de travail uniques, document de vie, couverts par une longue préface du Cardinal Bea, et ses compliments.

Un jeune auteur : BERNARD MIOT. Sa CELEBRATION DU TROU (11F.,30) ne plaît pas à Achille Weber. Elle ne plaira pas à tout le monde. Elle est pleine de trous, dit le chroniqueur agacé des « Lettres françaises ». En effet, la couverture est trouée. Elle a le style du « nouveau roman », cette Célébration. En est-ce l’éloge, la définition indiscrète ou la dérision ? Tout cela dépend de votre propre position. L’auteur est honnête, sa méthode est honnête. Vous le retrouverez, et vous la retrouverez le mois prochain dans LE DICTIONNAIRE DES ONOMATOPEES.

Carmen Villermaux m’écrit : « Savez-vous comment les tout petits enfants de ma classe appellent les O ? – Tiens, maîtresse, t’as reçu encore des am stram gram. » J’aime que cette Collection plaise d’abord aux jeunes. Je vous écrirai toute une lettre sur les O. Une dizaine de titres nouveaux sont parus.

Nous continuons à nous donner bonne conscience. Nous sommes, comme tout le monde, contre la guerre au Viêt Nam. Nous évitons par contre de nous renseigner un peu mieux sur la Guerre d’Israël, et nous ne parlons pas du tout de l’épouvantable situation sociale, économique, morale, faite aux Brésiliens. Nous ne partons pas au Viêt Nam. Nous ne partirons pas au Brésil. C’est assez dégueulasse, trouvez pas ? Je reviens d’Allemagne. Il s’y trouve des jeunes gens (après Teufel) qui ont honte d’être des hommes comme nous, et qui en meurent. Ca aussi, c’est le printemps.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 15 – 11 mai 1968

 

Pardon. Nous venons de publier deux ouvrages – qui auront le succès du « Livre des Bonnes herbes » : LE LIVRE DES SALADES, et LE LIVRE DES EPICES – dont le nouveau lieu d’origine : « Vauvenargues en Provence », étonnera nos lecteurs et amis. Ils auront d’autres étonnements. Je vous mets dans mon secret. Vous saviez que depuis plus d’un an nous cherchions une commune plus hospitalière pour y réinstaller nos éditions. Un jour, ce fut Lambesc, à l’abri du Luberon. La semaine où l’acte devait être signé, un incendie ravagea toute la colline. Notre choix se porta alors sur le Puits d’Auzon et La Sine, placés en haut de Vauvenargues, à 22 km d’Aix-en-Provence. C’était sauvage et beau. Discussions avec les propriétaires, échanges avec le comte de Régis, appui de Monsieur de Barbarin, maire de Vauvenargues, gentillesse du garde champêtre. Nous y étions. J’y plantai quelques arbres, c’est ma manie. J’aime les arbres, comme j’aime les livres. Justement ceux en cours de fabrication (il faut 4 mois pour sortir un de nos livres) furent marqués du sceau de Vauvenargues. C’était compter sans le diable, ou plutôt sans l’armée (cette fois, la Légion étrangère) qui, subitement, décida d’y installer deux unités de blindés. Stop. L’adresse fut rectifiée sur les livres en cours, sauf sur ces deux-ci, à la reliure. Ils resteront comme mémoire et, dans quelques années, feront le bonheur des collectionneurs puisque leurs rééditions porteront comme adresse… « Les Hautes Plaines de Mane ».

Oui, à 19 km au Nord-Est de Manosque, nous venons enfin d’acheter les trois-quarts d’un vaste plateau (qui remue entre 800 et 900 mètres d’altitude), si bien arrosé qu’il se nomme Hautes Plaines. J’y ai planté hier quelques osiers. Un sanglier se désaltérait à la source. Entendu une poule d’eau. Pas vue. Quand Roger dégagea un ancien puits, près des maisons ruinées, l’eau bouillait dedans. On peut dire qu’elle bouillait de joie, mais 8 jours après elle bout encore. C’est là où nous allons continuer. Je prends continuer dans le sens où l’entendait Péguy. De là, on peut saluer le Ventoux, Lure, les neiges découpées des Hautes Alpes, l’Italie, Ganagobie, Valensole, Moustiers-Sainte-Marie, le Luberon, la Sainte-Victoire… Une vieille paysanne m’a dit que par temps serein, une fois, elle y avait vu la mer. On verra. Sur ce plateau, voici cent ans, y vivaient 60 personnes. C’est une aventure prodigieuse que de redonner la vie. Greffe du cœur.

Certes, c’est pas du sucre. Faut tracer une route d’accès (3 km), y amener l’électricité (2 km 500), décider les PTT à nous y conduire un télex, et construire nos maisons et nos bureaux avec l’ambition de bâtir, dans ces Basses-Alpes qui  appellent d’autres expériences comme la nôtre, la maison d’édition la plus jeune et la plus moderne. Un jour, je vous y inviterai.

En ville, ça arrive souvent, on change de rue. Moi, c’est un peu pareil, je change de colline. Comment mieux dire que je suis toujours amoureux de ce pays ?

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

Nb. Tout de même, pour marquer le coup, je vais rééditer le 14 juillet prochain dans une version très augmentée la CELEBRATION DE L’ART MILITAIRE du Père Lelong (actuellement en Russie), que vous nous réclamez tous les jours.

 

LETTRE DU JAS N° 16 – 22 juin 1968

 

C’est la première fois depuis 5 ans que j’ai senti soudain Paris très loin de nos collines bleues. Et, pour comble, le Midi n’a pas bougé, il pleuvait. Les Basses-Alpes rassemblèrent 150 paysans devant la Préfecture de Digne. Les 20 manisfestants tardifs de Forcalquier finirent par jouer aux boules, sur la Place. Quand l’ordre fut revenu un peu partout, un Monument aux Morts fut peinturluré. Cela servit de départ à la campagne électorale. Nous avions bonne mine !...

Yves Perrousseaux, faute de courrier, avait fait un petit tour de France de nos imprimeurs, j’avais un peu circulé aussi, nous avions vu le nez de la France. Entre les intentions, les manœuvres et les craintes, de la gauche à la droite, quel gâchis, quelle confusion. Ceux qui –jeunes et vieux – réclamaient un pays nouveau et une vie nouvelle, ont été si impudiquement dépossédés de leur espoir, de leur mouvement et de leur courage, que j’en ai honte. La vraie révolution, heureusement, est permanente ; et les Celtes, avant Jésus-Christ, et bien avant Mao et Marcuse, l’affirmaient (j’en parle parce que je suis en train de lire le manuscrit du Secret des Celtes de Lenghyel – 150 reproductions – que nous publierons à la rentrée).

Nous publions – comme tout le monde – deux livres justifiés par les événements.

J’avais demandé à Paris le 7 mai, à des étudiants et à quelques amis de nous rassembler tous les slogans, pancartes, graffitis qui fleurissaient partout et qui avaient leur place dans notre Collection des Traditions populaires. Tout (tradition, poésie, fait historique, leçon politique, art, humour, etc.) s’y retrouvait. Cette anthologie m’a échappé, sans doute étais-je trop loin de la capitale et d’autres éditeurs trop près. Ce projet m’est parvenu sous une autre forme, avec le carnet de dessins d’un jeune graphiste, JOSEPH HENZ, qui nous l’apporta en auto-stop. Libre témoignage donc, où n’est pas exclu ce petit rire en coin de tous les mois de Mai, c’est BARRICADES 68 (96 pages, 14,5 x 15 cm, 9 F.).

Je n’avais pas demandé au groupe QUADRIVIUM de nous confier la publication de LA CIVILISATION PROMOTIONNELLE (256 pages, 14,5 x 15 cm, 18 F., mise en vente le 8 juillet). Ce groupe important d’une trentaine d’intellectuels (psychologues, sociologues, ingénieurs, artistes, médecins, journalistes, cadres supérieurs, mathématiciens, légistes, physiciens, biologistes, etc.) depuis 2 ans, face au défi technologique, analyse et critique les conditions de vie de notre temps, et étudie des propositions de structures nouvelles. QUADRIVIUM, malgré notre éloignement de Paris ou peut-être à cause de ce qu’il représente dans les perspectives d’une société résolument moderne, nous a chargé de publier le résultat de ses recherches. Il se trouve que ce premier volume : LA CIVILISATION PROMOTIONNELLE est parfaitement d’actualité. On y trouvera les directions fondamentales de la société de demain.

Hors du temps, nous publions également ce mois-ci 2 autres livres : LE DESSIN, par LOUIS PONS, et LE BIEN REVER par MARCEL BEALU. Ils tombent à point pour rappeler que l’Art et le Rêve resteront toujours sous contrat de liberté et que pour jouir d’une liberté plus grande, il faut savoir en perdre quelques petites qui n’en ont que l’apparence…

J’avais à vous dire enfin, pour excuser le retard que je mets à répondre à quelques-unes de vos lettres, que ma mère est morte le 4 juin, à Nantes, au moment où je publiais LE CANTIQUE A MA MERE de Georges Barry : c’est comme si ma maman m’avait mis au monde encore une fois.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 17 – 22 juillet 1968

 

La nuit, le rossignol. Le jour, les cigales. Sauf quand le vent sarabande. C’est l’été, il n’y a plus de silence. Et la Dernière Révolution française a vieilli subitement. La France part en vacances. Elle repousse ses problèmes au mois d’octobre. Je hais les vacances ; c’est comme les diplômes, comme la guerre, et comme les loisirs. Trompe-l’œil, trompe-le-cœur d’une Société qui nous emmène tous en bateau. Bon, je ne vais pas recopier ici LA CIVILISATION PROMOTIONNELLE (256 pages, 18 F.) que je viens de mettre dans vos espadrilles. C’est à lire tout de suite.

Je vous avais annoncé pour ce vieux 14 juillet une réédition considérablement augmentée (160 pages au lieu de 48, reliure aluminium, 15 F.) de la fameuse CELEBRATION DE L’ART MILITAIRE du Père Lelong (qui rentre d’un long voyage en Israël, Jordanie, Turquie, Russie…). Un dessin de général armé – dessin inédit de LOUIS PONS dont je viens de publier l’essai sur LE DESSIN – orne la couverture. Il en a été tiré une affiche.

Les gentils libraires trouvent nos affiches si jolies qu’ils en font collection et les gardent pour eux. Qu’ils en demandent donc 2 exemplaires ; j’aimerais tellement en apercevoir une, une fois, par hasard, dans une vitrine.

Les « O » ont un présentoir – soit à pendre, soit à poser – comme une grande arête noire de poisson. Les « O » s’y amusent beaucoup. Prévu pour les libraires et aider la vente, il fait envie aux lecteurs qui nous le réclament comme bibliothèque. Bon, oui.

5 millions de « O » en langue allemande sont en cours de fabrication chez RING PUBLICATIONS, à Frankfort.

Claude et Yvette Van de Meersch, amoureux depuis longtemps de nos livres, ont campé 14 jours dans la ferme ruinée que nous avons à Cabane, à 1 km du Jas, avec leurs enfants et les enfants de leur maison d’enfants. Ils ont dansé mardi soir, sous le marronnier d’Inde, pour nous…

Mais non, nous n’habitons pas encore aux Hautes Plaines de Mane. Odette Ducarre travaille aux plans des habitations et des bureaux. Ensuite, nous construirons. En attendant, nous y allons rôder et camper très souvent, et nous y avons même mangé deux agneaux, grillés à la broche sous les mûriers d’Espagne, en plein vent, avec Achille Weber (quel merveilleux homme), Marcel, Serge et l’état-major de leurs représentants (dont Monsieur Jolivet qui sait monter aux arbres).

Je réserve toujours pour l’été nos livres les plus importants. On a le temps. Je vous prie donc de lire avec attention LE CARAVANSERAIL, et de recevoir son auteur : JEAN CABRIES.

Il n’y aura personne au Jas en août , inutile de téléphoner ou de monter. Vous nous trouverez soit aux Choralies de Vaison-la-Romaine (Gérard), soit en Yougoslavie (Christiane), soit je ne sais pas encore où.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 18 – 22 septembre 1968

 

Il n’y avait donc personne au Jas en août. Beaucoup de visiteurs sont montés quand même, nous ont dit les voisins qui ont eu parfois du mal à les faire repartir. Certains ont même forcé une fenêtre, et y ont logé. Quelques livres, et la roue de secours ont été volés par une 2 cv immatriculée dans le Nord qui avait crevé devant le Jas. Comprenez pourquoi maintenant on n’est pas toujours, d’avance, très aimable avec les cohortes en vacances qui déambulent en riant, photographiant, jetant leurs vieux papiers dans les ruelles, qui visitent les caves, les chambres (rien n’est fermé) (un jour que je dénichais des touristes dans ma cave, ils m’ont répliqué qu’ils croyaient que c’était des ruines, – alors que nous sommes toujours une quinzaine ici ou là en train de travailler dans les bureaux ou les ateliers et que 8 voitures stationnent à l’entrée du hameau, – et ils m’ont ensuite envoyé promener parce que je n’avais pas mis une pancarte « propriété privée »). Une pancarte : La Liberté commence ici. Défense d’entrer. Une autre pancarte : Frappez avant d’entrer. Quand une Société perd le sens de la politesse élémentaire, l’homme y est en danger. Il me semble que j’ai déjà lu ça dans LA CIVILISATION PROMOTIONNELLE.

Je vous remercie d’avoir lu ce livre sans attendre que les journaux en parlent.

Je remercie les journaux de parler énormément de notre LIVRE DES SALADES.

Je remercie les libraires de continuer à vendre chaque jour LES SERMONS DE MARCEL PAGNOL, de l’Académie française.

On me dit partout – les romanciers les premiers – que le roman n’existe plus. Que le roman n’intéresse personne. Que n’importe quoi est un roman. Je vais donc publier des romans. Il n’y a pas que des mauvais caramels quand même il y en aurait beaucoup de mauvais. J’aime les bons caramels. Je vais donc publier des romans qu’on n’est plus du tout les mêmes quand on les a lus. Ce fut le cas d’Albert Camus après avoir lu LA DOULEUR que son professeur Jean Grenier lui conseillait de lire. Voici mon programme de romans. Ils seront tous en vente d’ici la fin octobre.

 

L’AMANT par Mireille Sorgue : inédit

LE RELIGIEUX par Silja Walter : inédit

L’AMANTE par François Solesmes : inédit

NOS TANTES D’AVALLON par Jean Fougère : inédit

LA CREATION DU MONDE par André de Richaud : réédition

LA DOULEUR par André de Richaud : réédition

SAINT JACOB par Jean Cabriès : réédition

 

Nos autres collections n’en souffriront pas puisque paraissent en même temps un nouveau recueil de recettes de cuisine populaire : J’AIME L’AIL, une réédition importante : LA POTERIE par Daniel de Montmollin, potier et l’un des principaux fondateurs de Taizé, un itinéraire : LA SCULPTURE par Gilioli, pensées jetées sur des petits bouts de papier qui n’étaient pas destinés à être publiés, je le jure, un livre peut-être indiscret mais simple, franc, vertigineux, l’itinéraire d’une vocation – celle de sculpteur – pour qui la terre n’existe que si elle est dans le ciel.

Les nouvelles Informations de Pékin nous annoncent que Mao vient d’ouvrir une Campagne contre « le culte du livre ». Il est bien placé. Pour la première fois, nous participons à la Foire du Livre de Francfort. J’y serai jusqu’au 24 septembre. Pour moi, et pour vous.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 19 – 22 octobre 1968

 

Je n’aurai pas le temps de vous entretenir beaucoup de la FOIRE INTERNATIONALE DU LIVRE, de FRANCFORT, où, c’est vrai, nous avons rencontré un joli succès avec nos livres, présentés dans un décor original de 18 mètres carrés construit par Odette Ducarre à partir d’ordures (choisies, ordonnées et argentées) de la vie quotidienne (je fais les tas d’ordures, c’est vrai ça aussi, et j’ai ici quelques babioles qui en viennent). Mais Francfort c’est déjà loin. On vit vite depuis le mois de Mai. Et on a retrouvé la France avec le téléphone qui marche mal, les transports qui marchent mal, et la foi qui marche mal…

S’il me fallait résumer cette expérience de Francfort qui fut pour nous très importante, je retiendrais : L’ACCUEIL intelligent, curieux et enthousiaste des étrangers pour notre travail, – la parfaite QUALITE plastique extérieure de la plupart des ouvrages du monde entier et, par contre, l’INDIGENCE, l’insuffisance de la présentation intérieure de tous les livres (y compris les nôtres), les dominantes de l’édition mondiale : LA POLITIQUE IMMEDIATE, et LE SEXE, – la nécessité morale et matérielle de publier aujourd’hui, en même temps, le même livre, par le même éditeur, en PLUSIEURS LANGUES, – enfin le sentiment coupable que nous autres Français ne sommes plus à l’heure : nous nous laissons aller, faute de régularité, de rigueur et de courage : le monde est en train de se faire sans nous.

NICE veut lancer en 69 un Festival international du Livre. Foire commerciale, réunions littéraires avec lauriers, carnaval intellectuel et réanimation du commerce local, tout y est. C’est, d’avance, prétentieux, petit et démodé. Coûteuse tristesse.

Proposition d’une machine fabuleuse pour fabriquer 100.000 « O » par jour, qui sortent finis, annelés et empaquetés sous vide par 10 exemplaires.

Tous les livres annoncés le 22 septembre sont aujourd’hui parus. Pour L’AMANTE de François Solesmes, et pour NOS TANTES D’AVALLON de Jean Fougère : succès immédiat.

ANDRE DE RICHAUD n’aura pas vu en librairie les rééditions si souvent réclamées de ses deux premiers chefs-d’œuvre : LA CREATION DU MONDE, et LA DOULEUR. Il est mort le 29 septembre, à Montpellier. Plusieurs fois, on l’avait empêché de mourir. Pierre Béarn, en 1962, avec Le Mandat des Poètes, Jean Denoël, etc., en 1965, avec le Prix Roger Nimier, pour « Je ne suis pas mort ». Nous étions quelques amis – le Père Lelong, Michel Piccoli, Lucien Henry, Alain Benoît, Lucien Barral, Odette Ducarre, Marc Alyn, etc., moi-même – à l’accompagner jusqu’au petit cimetière d’Althen-lez-Palud où sa mère (l’héroïne initiale de « La Douleur ») depuis longtemps l’attendait. En reparlerai.

Moi, si possible, qu’on m’enterre dans un drap, à même la terre, aux Hautes Plaines, à l’Est.

Le cœur, au siècle des machines et des sciences mathématiques, on a honte d’en parler. Et pourtant je suis persuadé que c’est le moyen de connaissance, d’aventure et de communication (pour ne pas dire : communion) le plus riche, le plus original et aussi, de vous à moi, le plus commun. Le mieux partagé. Les quelques livres que je publie, la vie que je mène, l’amitié que je sollicite, je vous le jure, c’est toujours à coups d’Atout Cœur.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 20 – 22 novembre 1968

 

Chaque année, le cirque recommence et, même à 800 km de Paris et de l’édition française (qui est très parisienne), comme tout le monde, je n’échappe pas à la fièvre des Prix littéraires.

Je m’étais donc mis dans la tête que L’AMANTE de François Solesmes méritait le RENAUDOT, que NOS TANTES D’AVALLON de Jean Fougère : le FEMINA, et que LE CARAVANSERAIL de Jean Cabriès méritait le PRIX NOEL. Nenni. Vous m’excuserez du peu. Je me jure de rester de glace l’an prochain. Mais ça recommencera, tant que vous recommencerez. Nous sommes tous des imbéciles. Conditionnés.

C’est comme pour le téléphone…

Enfin, sans prix littéraire et sans aucun article de notre amie Jacqueline Piatier dans « Le Monde », les premières éditions de L’AMANTE de François Solesmes, et de L’AMANT de Mireille Sorgues, sont épuisées, un mois après parution. Nous les rééditons.

Le volumineux, pieux et sérieux DICTIONNAIRE DES MYSTIQUES (680 pages, 24 portraits hors texte) qui vient de paraître sera compensé, dans quelques jours, par un livre d’apparence frivole : EXCUSEZ LES PARENTS (album 19 x 19 cm, 18 F.) : ce sont tout bonnement les billets que les parents ont adressés à des maîtres d’école pour excuser le retard ou l’absence de leurs enfants. L’auteur de ce recueil cocasse, turbulent et émouvant, est un instituteur normand dont nous avons publié récemment une très belle leçon de choses : la CELEBRATION DE L’EPONGE. Il signe : Pierre Ferran. Il vient de nous remettre une importante préface de 70 pages pour LE LIVRE DES DEVINETTES (sous presse, pour paraître le mois prochain). Les Devinettes – comme les Rêves – ne sont jamais innocentes, dit-il beaucoup mieux et avec quelques milliers d’exemples.

CELEBRATION DE LA FIDELITE (vieux texte sanskrit pour les amoureux des Indes) et CELEBRATION DE LA MARQUE DE FABRIQUE (ouvrage pratique et illustré) prouvent la diversité de cette collection, devenue classique, et qui atteint son rythme de croisière. CELEBRATION DU SILENCE, CELEBRATION DU FROMAGE par le Père Lelong, CELEBRATION DU PETIT POIS, et CELEBRATION DE L’ART MILITAIRE… sont toujours en tête des ventes. La CELEBRATION DU BOIS par Bernard Clavel (Prix Goncourt 1968) aura sans doute la vedette pendant quelques semaines.

Un éditeur italien publie une collection « Célébration », dans le même format, sans nous en avoir demandé les droits.

« Essai qui remplit une lacune totale dans la littérature française contemporaine, et qui nous permet enfin d’aborder la poésie vivante en France par les yeux d’un poète… Un ensemble – une unité – de textes critiques dont on ne saurait désormais se passer pour qui veut commencer à comprendre l’évolution et l’actualité de la poésie moderne française », écrit le critique du « TIMES » à propos de LA NOUVELLE POESIE FRANCAISE, de Marc Alyn. Notre ami et auteur donnera sur son livre une conférence à Orléans, le 27 novembre. Il ouvrira des colloques dans d’autres villes en même temps qu’une exposition originale pourra être présentée dans les librairies qui l’accueilleront. Il s’agit d’une cinquantaine d’affichettes où nous avons demandé aux poètes de répondre à la question : « Qu’est-ce que la poésie ? » Deux d’entre eux font des chichis pour répondre, pendant que Jean-Claude Renard et André Pieyre de Mandiargues répondaient les premiers.

Depuis quelques mois nous parlions d’une CELEBRATION DE LA MONNAIE. Sans rire, Monsieur le Président.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 21 – 22 janvier 1969

 

On écrit trop et on ne lit pas assez . Je viens de recevoir – et ce n’est pas fini – à la suite d’une émission à la Télévision française, plusieurs centaines de lettres de jeunes gens – moyenne d’âge : 16 ans ; 2 filles pour 1 garçon ; 2 provinciaux pour 1 Parisien ou un banlieusard – qui, ayant appris que j’allais éditer, au mois de mars, MILLIEN, le roman écrit par une jeune fille de 17 ans, SYLVIANE ROSIERE (qui vit près d’Angers) me proposent leurs manuscrits. C’est émouvant, certes, mais j’en ai un peu la nausée. Ils n’ont rien à dire. Rien. C’est bête. C’est vent. C’est chromo. C’est mensonge. C’est gargarisme. Leur culture s’arrête à Lamartine d’un côté et à Jules Verne de l’autre. Ils n’ont rien vécu de ce qu’ils ont vécu. Petits contes, petits romans et énormément de poèmes. Sujets permanents : l’automne, la solitude, la tristesse, l’amour déçu, l’amour en fleur, l’amour en pleur. Certains, qui se croient plus engagés – ça se reconnaît tout de suite à l’écriture – abordent la guerre et la haine, comme Jacques Brel. C’est une littérature pauvre, satisfaite, plate, et absolument inutile. Trois manuscrits s’en distinguent un peu : le premier parce qu’il provient d’un petit garçon de 7 ans qui me raconte à la deuxième personne du singulier l’histoire de ses chats ; le second parce que c’est l’œuvre haletante d’une infirme totale ; le troisième parce que son auteur est évidemment fou. Cette expérience me navre. Ces jeunes gens discutent de tout, et ne sont pas encore nés. Et ils me rappellent que les vrais écrivains, depuis toujours, naissent vieux.

Mon ami ALAIN BORNE, tendre et amer comme la neige dont il fut le poète, est mort – accident de route – près de Montélimar, sans voir enfin ce livre heureux dont il m’avait confié le manuscrit, gonflé de belles photographies indiscrètes d’HENRIETTE GRINDAT, consacré à un homme original et à une œuvre fantastique (depuis peu classée Monument historique), dont il s’était fait un peu le garde-du-cœur : LE FACTEUR CHEVAL (un album de 120 pages, 19 x 19,5 cm, relié, 26 F.). Le facteur Cheval, lui aussi, écrivait, dans un français qui vaut celui des jeunes gens de tout à l’heure, banal et plat, et que je n’aurais pas publié. D’où lui est donc venu ce goût, ce coup de création ? Lisez Alain Borne.

Nous avons tous nos tantes d’Avallon. Le beau roman de JEAN FOUGERE (NOS TANTES D’AVALLON) vient d’être sélectionné pour le prochain PRIX DES LIBRAIRES. C’est un livre qui, en effet, après lecture, prend de plus en plus de gravité et d’importance dans l’esprit de ses lecteurs. C’est donc un grand livre. La décision appartient maintenant aux libraires qui voteront d’ici la fin février. L’éditeur un peu fou, l’éditeur de province, d’avance, les en remercie…

Le 14 février, sur la seconde chaîne, à 21 h 30 , je vous donne rendez-vous. Vous visiterez longuement le Jas, en compagnie d’Odette Ducarre, ma femme, architecte, qui invente la forme de nos livres. Elle vous conduira d’une pierre à l’autre, d’une maison à l’autre, d’un soleil à l’autre, de l’un de nos enfants à une autre, d’une vie à une autre puisque nous vivons le paradoxe de travailler dans et à la pointe si possible du XXème siècle, et, en même temps, dans un paysage terriblement originel et un décor du Moyen Age. Cette émission de télévision couleur est intitulée Savoir habiter. LE BIEN HABITER… encore un livre que j’aimerais éditer, mais en quête d’auteur…

Ca y est, j’ai une branche d’amandier en fleur dans ma maison. Mes livres, c’est tout pareil. La même liberté. Le même plaisir. A saison, et à contre-saison.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 22 – 11 mars 1969

 

J’aime donner. C’est une maladie de cœur. Faut tout de même pas croire que c’est si facile que ça. N’avez qu’à essayer. Je suis à votre disposition, car j’aime également recevoir. C’est une maladie de corps. Faut tout de même pas croire que c’est si facile que ça, de recevoir.

J’ai reçu des pots de confiture épatante de lecteurs inconnus qui avaient lu jusqu’à la dernière page notre édition du « Livre des confitures ». C’est ce qui distingue notre maison d’éditions des autres. Non ? Jamais un lecteur n’aurait l’idée d’envoyer des dragées aux éditions du Seuil, ou un pâté de foie d’oie à Gallimard. Je ne m’en vante pas : ça me fait plaisir.

Une fidèle lectrice du Père Lelong m’a écrit gentiment qu’elle allait bientôt mourir et qu’elle n’avait jamais vu un amandier en fleur. Je lui en ai envoyé une branche (elle en aurait bien aimé un pied, mais comme elle habite dans le Doubs…). Ma maison d’éditions, c’est d’abord une maison.

Vous comprenez ? Vous comprenez pourquoi je publie ces livres-ci et des livres comme ça. C’est des livres pour les maisons. Tenez, Le Livre des devinettes ! C’est plusieurs milliers de devinettes et une importante étude de Pierre Ferran (l’auteur intelligent d’Excusez les parents) qui a découvert le caractère essentiellement licencieux de la Devinette populaire. Essayez donc de vous en servir, ça marche. Au point que je ne peux plus m’empêcher d’inventer des devinettes nouvelles. Voulez-vous qu’on fasse un concours ? Cartes postales réponses. Autant de cadeaux que de cartes postales ? Je suis prêt. Sur l’affiche coloriée du Livre des devinettes – l’avez-vous réclamée à Weber, mes chers libraires ? (entre parenthèses merci aux 18 % d’entre vous qui ont voté pour « Nos tantes d’Avallon » de Jean Fougère, pour le Prix des libraires) – une fermière cherche ses quatre lapins. Pas encore trouvé le quatrième.

Puisqu’on parle de cadeau. L’Amant de Mireille Sorgue a reçu le Prix Hermès 1969. J’étais à Paris pour. Dans le grand amphithéâtre de l’Ecole supérieure de commerce de Paris on a parlé roman. Comme si le roman avait perdu les faveurs du public. Quelle blague ! C’est seulement les romanciers qui font défaut.

Faites lire à n’importe qui, oui, à n’importe qui, « La Douleur » d’André de Richaud, et vous verrez naître un Albert Camus…

Dès qu’on compte, on se trompe. L’OPA Boussois Saint-Gobain etc. en est un fameux exemple. Je ne l’ai pas fait exprès, mais voilà que je publie d’un auteur inconnu, homme de commerce et de finance, Roger Péricat, qui vit au Japon, un roman sur les remous de la Bourse et du cœur. Style pur et mathématique, toutes passions dessous. L’Homme-calcul.

Je vous ai demandé votre avis sur la Célébration de Johnny Hallyday (livre-disque). J’aime donner. C’est fait. J’aime aussi recevoir. Je vous ai demandé votre avis. Je l’attends. Cette lettre n’a pas d’autre sens. Je vous attends, et vous êtes déjà en retard…

 

ROBERT MOREL EDITEUR.

 

 

LETTRE DU JAS N° 23 – novembre 1969

 

Je n’aime pas les habitudes.

Elles sont toujours mauvaises.

J’étais très jeune quand, à Essen, déjà, nous n’en finissions jamais de discuter avec un écrivain marxiste de mon âge, Ludwig Zimmerer (qu’est-il devenu ? qui me le dira ?) qui prétendait que les habitudes et les réflexes libéraient la pensée, donc l’homme, et moi le contraire : que le moindre détail du moindre geste méritait – donc exigeait – constamment, notre réflexion renouvelée.

C’est pourquoi je me méfie de ce qui recommence pareil, de ce qui reviendrait au même (je ne peux pas m’empêcher d’introduire des surprises, dans nos Collections) et jusqu’à la périodicité de cette lettre qui était devenue rituelle (j’étais de ceux qui ne pouvaient pas admettre qu’en sortant de la clandestinité, « Témoignage chrétien » devienne hebdomadaire). Je me suis donc tu quelque temps.

J’avais d’autres raisons de me taire : ce sacré cœur ! Mais je ne vais pas vous raconter ma vie…

C’est pourquoi nous ne sommes pas allés cette année à la Foire du livre de Francfort.

Loys Masson est mort, seul, à Paris, vendredi. On s’en est aperçu 3 jours plus tard. Il allait partir, il avait fait sa valise. Nous étions déjà sur le bout de la branche quand nous nous connûmes ; nous n’avions pas 20 ans. Paula, sa fiancée, avait alors l’œil timide et le corps paysan. Loys, tout en passion. Il écrivait en ce temps là des lettres à l’Eglise (réunies plus tard sous le titre « Pour une Eglise ») dont le clergé contestataire devrait prendre des leçons. Homme de cœur, homme de justice, petit oiseau de la Vierge Marie, effronté, frondeur et tendre. Il penchait toujours à gauche et récitait toujours son chapelet. Sa femme avait restauré une grange, à Pavoux, où il séjournait de plus en plus souvent (il en est question dans la « Célébration de la chouette »). Je voyais de ma fenêtre, sur la colline d’en face, ses lumières. Il se levait très tôt, aussi tôt que son unique voisin, paysan et berger, le père Couton. L’un allait à ses mots quand l’autre allait à ses bêtes, ils bavardaient un peu sous les étoiles : ils étaient heureux l’un de l’autre.

Je venais de publier ses derniers poèmes : LA CROIX DE LA ROSE ROUGE. Il considérait que c’était son testament. C’est son testament. Nous les lisons mieux, maintenant. Odette Ducarre avait inventé pour la couverture de ce livre, un ex-voto, fragile (mais ça s’arrange, ça se complique, ça se corrige, ça se complète, un ex-voto, si l’on s’en sert), naïf, symbolique, ardent et pieux, qui fut souvent critiqué comme une incongruité. Aujourd’hui, on le voit avec d’autres yeux et c’est Odette Ducarre qui avait raison. C’est bien à l’image de Loys Masson, et ne me poussez pas trop : je finirais par vous dire que Loys Masson est une sorte de saint qui peut soutenir des vœux et faire des miracles.

L’Eglise l’enterra pour 300 francs. Sans un geste de reconnaissance ou de tendresse. Edmond Humeau, son ami, ne put s’empêcher de dire, à la sortie, que la cérémonie avait été scandaleuse… Il croyait au diable, qu’il flairait et combattait, et il croyait en Dieu désespérément. Il était d’une race de chrétien et d’homme qu’on n’arrachera jamais tout à fait de cette terre, et qui emmerde aussi bien les bigots que ceux qui se vantent de ne point en être… Il dort – non, il veille – dans la 146ème Division du monstrueux cimetière de Pantin. Cher Loys, à demain.

 

ROBERT MOREL EDITEUR.